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PHILIPPE MALOUIN

LESS IS FUN

LIGNE 09 | DANS NOTRE MIRE | HIVER 2023

Texte | Lorène Copinet

Photos | HEM + SCP + Origine Made [Jonas Bjerre-Poulsen] + Flos + Iittla + Established&Sons [Peter Guenzel] + Resident + The Breeder Gallery + Timo Juntilla

 

Chaises Chop pour HEM, 669$ ch.

 

Originaire de Valleyfield, le designer britanno-canadien Philippe Malouin a étudié le design industriel à l’Université de Montréal avant de s’envoler pour l’Europe, où il a fait ses classes à l’École nationale supérieure de création industrielle à Paris, puis à la Design Academy d’Eindhoven, aux Pays-Bas. Il est ensuite parti se former auprès du populaire designer Tom Dixon, à Londres, où il vit depuis et où il a fondé son propre studio. En 2018, le réputé magazine Wallpaper* élisait ce designer minimaliste et loin des tendances Designer de l’année. Aujourd’hui, il collabore avec les plus grands éditeurs. Celui qui crée pour des entreprises manufacturières mène également des projets artistiques destinés aux galeries — un luxe qu’il apprécie pleinement et qui nourrit son travail. Son statut de designer incontournable ne tarit en rien son humilité et sa soif d’apprendre. Alors qu’il était invité comme conférencier à l’occasion de la première édition de l’événement Complètement Design en mai dernier, nous avons eu le plaisir de discuter avec ce créateur de produits passionné à qui l’on doit la nouvelle lampe Bilboquet pour Flos, le sofa DS-707 pour De Sede, ou encore la table à café Offset pour Resident.


Chaises Chop pour HEM, 669$ ch.


Ligne | En entrevue, vous avez dit que la notoriété permet de faire moins de concessions et que vos récents projets vous ressemblent davantage. Est-ce que vous diriez que la lampe Bilboquet (2023) vous ressemble plus que la Hanger Chair (2008) ?


Philippe Malouin | Oui, la Hanger Chair était un projet étudiant, mon projet de finissant à l’université. C’est très difficile de connaître ses valeurs, sa forme, ses préférences quand on sort tout juste de l’université, à moins d’être Jasper Morrison, dont le projet de finissant au Royal College of Art a été édité par Vitra et qui est aussi fantastique aujourd’hui qu’il l’était en 1988. Mais Jasper Morrison, c’est un génie du design. La Hanger Chair – ou chaise Cintre –, c’est un projet qui était un peu naïf, qui était amusant à l’époque. Le travail avec la lampe Bilboquet me ressemble plus, car c’est quelque chose de très simple, mais de très technique : il a fallu prendre en compte le degré de magnétisme sur l’assemblage, l’injection plastique et la création industrielle avec un prix spécifique. C’est un aboutissement dans ma carrière. Ce qui sépare la chaise Cintre de la lampe Bilboquet, c’est une quinzaine d’années de travail et d’apprentissage.


Lampe Bilboquet pour Flos, 345$ US, bientôt offerte au Canada + Fauteuil Mollo pour Established & sons, prix sur demande


L. | Vous n’aimez pas tellement les termes « style » ou « signature », mais comment décririez-vous votre esthétique, ou du moins le fil conducteur de votre travail ?


P. M. | « Less is more », mais fun. J’aime une esthétique qui est très sobre, mais avec un détail intéressant, quelque chose qui accroche et qui va faire que l’objet est magique.


L. | Vous semblez être plutôt allergique aux tendances, mais comment fait-on pour avoir du succès sans s’inscrire dans une certaine tendance ?


P. M. | J’imagine qu’il faut avoir des convictions, avoir foi en son travail et ne pas essayer de plaire à tout le monde. Il faut faire bien au lieu de faire pour les autres. Par contre, il ne faut pas discréditer les autres, car c’est avec les autres que l’on devient designer. Je fais ce que je crois être juste, et cela a fonctionné jusqu’à aujourd’hui.


Ensemble Brut pour Origin Made, 155


L. | Si vous deviez retenir seulement trois de vos créations depuis le début de votre carrière, quelles seraient-elles ?


P. M. | Je dirais la lampe Bilboquet pour Flos, car elle me ressemble beaucoup. Puisqu’il s’agit d’une lampe presque uniquement réduite à une ampoule et à un fil, cela fait en sorte qu’on ne peut pas vraiment savoir quand elle est sortie. Je retiendrais aussi la table Offset pour Resident, parce qu’elle est hyper sobre, très simple et qu’en même temps, elle a quelque chose de spécial, avec les pattes décentrées. Finalement, je dirais le travail que j’ai fait en galerie, Steel Works pour Breeder, car c’est de la récupération et c’est complètement différent de ce que je fais habituellement.


L. | Est-ce qu’il y a un type d’objet que vous rêvez de concevoir et que vous n’avez pas encore fait ?


P. M. | Il y en a un sur lequel je travaille en ce moment. C’est un projet qui requiert beaucoup d’ergonomie, beaucoup d’attention technique et industrielle, mais je ne peux pas en parler davantage.


Chaise Sacha, avec et sans bras, pour Resident, 2590


L. | Avez-vous un matériau de prédilection, une matière avec laquelle vous aimez particulièrement travailler ? Et y a-t-il un matériau que vous refusez d’utiliser ?


P. M. | Je travaille souvent l’acier et le bois parce que ce sont deux matériaux de construction très primaires, qu’on transforme mécaniquement, ce qui fait aussi que tout le monde les comprend. Le plastique a ses avantages lorsqu’on l’utilise bien. Ce n’est pas mon matériau préféré, mais on n’a pas le choix de s’en servir, il faut donc le faire à bon escient. Je n’aime pas utiliser un matériau qui n’est pas approprié au projet.


L. | Quels sont les critères d’un bon matériau, selon votre expérience ?


P. M. | Ce ne sont pas seulement les matériaux en soi, mais leur combinaison et les procédés de production industrielle auxquels on les soumet qui importent. Il faut que ça dure ! Si on choisit un certain matériau, il faut le développer d’une façon industrielle pour le rendre durable et s’assurer que le bon matériau est choisi pour la bonne application. Tout est lié à la fonction.


Collection Kuru pour Iittala , prix variés


L. | Vous travaillez à concevoir des objets du quotidien, du mobilier qui nous entoure. Quelle est votre définition du confort ?


P. M. | Ça dépend de l’objet. Selon moi, la fonction d’un sofa, c’est d’être confortable, pas de ressembler à une île carrée minimale. On va faire un sofa très rond sur lequel on ne va pas se cogner les pieds ; je n’aime pas les petites pattes en métal sur lesquelles on pourrait se faire mal. Tous mes sofas sont faits en mousse, en duvet, en piqure de laine, afin d’augmenter leur degré de confort au maximum.


Fauteuil DS-707 pour de Sede, prix sur demande


L. | À quoi ressemble votre processus de création ?


P. M. | Il est différent selon les commandes et les compagnies pour lesquelles je travaille. J’ai reçu un joli commentaire d’un autre designer de chez Flos, Michael Anastassiades, qui m’a dit, au sujet de la lampe Bilboquet : « Ça te ressemble parfaitement et ça ressemble à Flos parfaitement. » C’est le but quand on travaille en édition : que cela ne ressemble pas seulement à nous, mais aussi à l’éditeur ; il faut connaître son histoire — et dans le cas de Flos, celle de Castiglioni. C’est ça que j’ai appris au fil du temps. Quand on est jeune, on s’imagine que l’on connaît tout, mais ce n'est pas le cas. Je l’ai appris avec les années et l’expérience. Il faut un œil adulte pour comprendre ce qu’est une marque et ce qu’est le travail de designer pour ensuite réussir à conjuguer au mieux les deux.


L. | Quelle est la part de maquette versus le dessin dans votre processus ?


P. M. | Le concept en premier, la forme et le développement technique ensuite. Le dessin entre en ligne de compte à la fin. Je préfère avoir une idée, un concept excitant pour commencer, qu’on va ensuite peaufiner, raffiner en sketch ou à l’ordinateur pour travailler les proportions — ce qui peut prendre beaucoup de temps. Trouver le bon concept n’arrive pas en faisant des sketchs à la table à dessins ou devant l’ordinateur. C’est vraiment en faisant des maquettes ou des sculptures sans trop penser à ce qu’on fait, ou pourquoi on le fait, qu’on découvre des formes ou des fonctionnalités cachées. Au studio, nous faisons aussi beaucoup de recherches photographiques et architecturales pour trouver de l’inspiration, par exemple un détail d’un escalier d’une église en Italie qui pourrait éventuellement se traduire en objet. Parfois, ça peut se faire très rapidement ; on a une maquette sur l’étagère, on sent qu’elle convient parfaitement à un projet en particulier, on la présente et elle plaît à la compagnie… C’est parfois symbiotique.


Chaise Cafe pour Ishinomaki Lab X SCP, prix sur demande + Items de la collection Scrap Metal Works pour The Breeder Gallery


L. | Où allez-vous chercher votre inspiration pour vos créations ?


P. M. | Partout, sauf en design. En architecture, en art… Ça peut aussi être dans les objets du quotidien, comme un détail sur un sac à dos, par exemple, mais pas en design d’édition. Je fais beaucoup de recherches photographiques dans des livres, à la bibliothèque. Je fais beaucoup de voyages, je vois beaucoup de pays.


L. | Quels sont les designers contemporains qui vous inspirent ?


P. M. | Je suis fan de Jasper Morrison, des Bouroullec, de Konstantin Grcic… Sinon, il y a bien sûr Alvar Aalto et les Eames qui ont touché à tout, qui ont inventé des matériaux, des procédés industriels. Tout le monde les connaît parce qu’ils ont tout fait et l’ont fait mieux que tout le monde.


Sofa Puffer pour SCP, prix sur demande


L. | Quels sont, selon vous, les défis les plus importants à relever en design aujourd’hui ?


P. M. | C’est une question très difficile, car l’évidence, c’est de penser à la question environnementale, mais c’est une contradiction, car il s’agirait de ne plus rien produire et de réparer ce que l’on a déjà. De plus, il y a le dilemme de travailler avec des matériaux écologiques qui parfois durent moins longtemps et finissent plus rapidement dans les sites d’enfouissement, versus un objet qui a été fait avec des matériaux moins écologiques, mais qui va durer 100 ans de plus. C’est un problème gigantesque. En tant que designer, il est important de concevoir ses produits en pensant à leur réparabilité. Dessiner des objets pour qu’en premier lieu, ils durent longtemps et qu’en deuxième lieu, ils soient réparables. Le luminaire Bilboquet conçu pour Flos est complètement démontable, utilise une ampoule à DEL, une prise et un câble électrique qui peuvent être changés. Il y a beaucoup de lampes portables sur le marché avec un circuit à DEL intégré qui ne se change pas et je ne voulais pas faire ça.


L. | Qu’est-ce qui vous motive en tant que créateur aujourd’hui ?


P. M. | J’ai la chance de travailler avec des éditeurs fantastiques, avec des outils de qualité, et de pouvoir faire du développement technique haut de gamme, j’ai donc tout à ma portée pour créer des produits intéressants, bien conçus et faits pour durer longtemps. Avec le studio, nous faisons de trois à quatre créations par année et c’est suffisant. Maintenant, je peux faire moins, mais mieux.



 

PHILIPPE MALOIN









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