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LOUIS-PHILIPPE PRATTE / Hh

Dernière mise à jour : mai 3

Repenser l'espace

QUESTIONS DE GOÛT | LIGNE 02 | ÉTÉ 2020

Propos recueillis par | Dave Richard

Photos | Martin Beaulieu + Pelletier de Fontenay



Designer industriel et fondateur de l’entreprise À Hauteur d’homme (Hh), Louis-Philippe Pratte conçoit des cuisines et du mobilier en bois local certifié de qualité, durable et d’essences 100% québécoises. Dernièrement, sa réflexion sur la réduction de la quantité de matière utilisée dans la fabrication d’une cuisine l’a mené à la création de Skin, un tout nouveau système sur mesure sans caissons pour repenser l’espace de la cuisine. Ligne a demandé à Louis-Philippe de nous partager ses réactions face aux changements que nous vivons, ses coups de coeur et sa vision du design actuel et futur.



Ligne | Nous vivons des temps bien étranges, en ce début de 2020... Comment vis-tu ton confinement?


Louis-Philippe Pratte | Il est vrai que ces moments que nous vivons sont étranges. Ce qui me frappe, c’est qu’ils sont vécus très différemment par chacun d’entre nous. Je trouve qu’ils mettent aussi en lumière les injustices de notre société (bien que je sois aussi conscient et reconnaissant d’être dans un système proposant un filet social). J’espère que nous nous servirons de ces prises de conscience pour aller vers du mieux, du plus humain et du plus écologique.


L. | Où rêves-tu d’aller lorsque nous pourrons enfin sortir de nos maisons et que la vie reprendra un rythme plus normal?


L.-P. P. | Ça varie. J’avoue que l’idée de prendre l’avion et d’aller dans un pays étranger m’apparaît soudainement comme une aventure exceptionnelle et somme toute précieuse. C’est comme si on se rend compte, comme humanité, que nous faisions du fast travelling, sans réellement prendre conscience des effets sur l’environnement. Toutes ces compagnies, entre autres, qui forcent leurs employés à voyager pour tout et pour rien. Cela n’a plus sa place à mon avis. Il faut devenir plus conscient. Sinon, de manière plus locale, j’ai hâte d’aller dans mes bars à vin préférés. J’ai peur que mes commerces de prédilection ne survivent pas et cela me brise le coeur.


L. | Crois-tu que quelque chose de positif émergera de la crise mondiale que l’on traverse cette année?


L.-P. P. | Je le crois oui. Je crois que c’est déjà entrain de se passer en fait. Nous allons devenir plus conscients des conséquences de nos choix en tant que consommateurs. Nous prenons conscience que beaucoup de métiers sous-estimés sont vitaux pour notre société. Nous prenons conscience que nos aînés méritent beaucoup mieux. Nous voulons maintenant devenir plus autonomes sur le plan de l’agriculture. Nous vivons une vie écologique, pour un court laps de temps, sans qu’on l’ait véritablement demandé. C’est peut-être la chose la plus convaincante pour intégrer une nouvelle vision des choses.


L. | De quoi ne peux-tu pas te passer?


L.-P. P. | D’une cafetière italienne. J'avoue que pour moi, c’est la base d’une bonne journée. J’apporte la mienne en camping, que je sois ici ou à l’étranger. Je me souviens d’ailleurs de quelques moments épiques en Islande, en bordure de route, à me faire un café italien, devant les paysages grandioses. Disons qu’en matière de moments de bonheur, c’est difficile à battre.


L. | Minimalisme ou maximalisme?


L.-P. P. | Je dirais que je tends naturellement vers le minimalisme, en raison de ma vision du design, mais que dans les faits mon environnement n’est pas aussi épuré que l’on pourrait le croire. Je me sens bien dans un espace où il y a de la vie; je ne ressens pas le besoin que tout soit classé et ordonné. Bien sûr, j’apprécie un lieu ordonné, mais pas à l’excès. Même que cela me repousse si tout est trop rangé, j’ai l’impression que cela cache autre chose. Encore une fois, pour moi la réponse se trouve dans l’équilibre. Il n’y a rien de mieux que l’équilibre (dans tout).


L. | Possèdes-tu un objet dont tu ne te départiras jamais?


L.-P. P. | Cela peut paraître étrange, mais j’ai deux roches que j’ai rapportées d’Islande et d’Hawaï. Elles sont symboliques pour moi et j’y accorde beaucoup de sens. Je suis davantage attaché à ces objets qu’à un objet industrialisé.


L. | Quelle pièce es-tu le plus curieux de voir quand tu entres pour la première fois chez quelqu’un?


L.-P. P. | Je dirais la cuisine. Je trouve que ça parle, d’une manière de vivre surtout. On le voit tout de suite lorsqu’il s’agit d’un endroit qui vit, s’il est inspiré, ou pas. S’il s’agit seulement d’un lieu transactionnel, orienté vers l’utilitaire, ou si au contraire, on y consacre du temps.


L. | Dans quel endroit te sens-tu le mieux au monde?


L.-P. P. | Hum, c’est une question difficile. J’aurais tendance à dire que je me suis rarement senti aussi bien qu’en Islande.Il y a quelque chose dans ce pays qui me touche profondément. Je ne compte pas le nombre de moments où j’y ai eu l’impression de vivre un état de grâce. J’y suis allé deux fois dans les dernières années et je sais que j’y retournerai, sans doute plusieurs fois encore. Peut-être qu’une des raisons est que la nature y est très graphique. Il y a un plaisir pour les yeux qui y est infini. C’est comme si la nature y était particulièrement créative. C’est d’une beauté hallucinante, tout le temps, sans arrêt, et je trouve cela absolument fascinant.


L. | Comment imagines-tu nos maisons québécoises dans dix ans?


L.-P. P. | J’aimerais que nos maisons soient plus petites et mieux pensées. J’aimerais qu’elles soient plus créatives, tout en étant intemporelles (oui c’est possible). J’aimerais qu’elles soient à la fois chaleureuses et épurées sur le plan esthétique. J’aimerais qu’elles soient innovantes, mais pas gadget. J’aimerais qu’elles soient fières, tout en étant humbles. J’aimerais qu’elles intègrent la nature dans leur design.


L. | Quel designer t’inspire, t’influence?


L.-P. P. | Guillaume Sasseville est à mon avis un des meilleurs designers québécois. J’envisage d’ailleurs m’acheter son banc pour ma prochaine salle à manger. Et le luminaire qu’il a fait pour Lambert & Fils est absolument magnifique. On y retrouve toujours une grande qualité formelle, un équilibre, une douce originalité, comme une personne qui parle peu, mais qui dit beaucoup en quelques mots. Pour moi, ce designer est sans contredit une référence.


L. | Ton dernier coup de coeur design d’ici?


L.-P. P. | J’aime beaucoup le Studio Botté. Je développe en ce moment un produit avec Philippe et au-delà de l’entreprise, j’aime la vision, environnementale et humaine, de cet entrepreneur. C’est d’ailleurs l’une des choses que j’apprécie le plus depuis que je suis dans les affaires, avoir la chance de rencontrer des entrepreneurs que j’admire et de pouvoir travailler avec eux.



L. | Ton dernier coup de coeur artistique?


L.-P. P. | Je ne sais pas si ça s’applique, mais je dirais Samin Nosrat. C’est une chef vraiment inspirante. J’ai complètement intégré ses principes pour la cuisine et je sais que cela influencera ma manière de cuisiner pour le restant de ma vie. C’est la première fois que j’adopte une chef de cette manière. Peut-être parce que son approche va au-delà de la recette. Il y a une vision pour un mode de vie, basé avant tout sur le partage, sur les relations, sur le lien que la cuisine crée.

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