Une histoire d’amour à boire et à manger : le Lovebird, à Montréal

Design
Restaurant
Texte
Delphine Huguet
Dave Richard
Photos
Christophe Roberge
Hôtel Nelligan
Derrière une entrée discrète, sous les voûtes de pierre de l’Hôtel Nelligan, se cache Lovebird. Dès les premiers instants, le décor feutré annonce la couleur : ici, chaque détail participe à l’expérience. Du design au service, en passant par la carte des cocktails et celle des mets, un même récit se déploie à travers le lieu.
Le fil conducteur se construit autour d’un symbole particulièrement bien choisi : la grue du Japon. Connus pour former des couples durables et pour le soutien mutuel qui unit les partenaires, ces oiseaux sont depuis longtemps associés à la fidélité, à la longévité et à l’harmonie. Leurs impressionnantes parades amoureuses, faites de sauts, de mouvements synchronisés et de vocalises à l’unisson, incarnent à elles seules toute une vision de la complicité.
Une symbolique que Lovebird transpose à tous les plans.
Elle s’inscrit d’abord dans le décor conçu par Atelier Zébulon Perron. Le bar emprunte aux speakeasies leur lumière tamisée, leur intimité et cette impression d’entrer dans un lieu légèrement soustrait au reste de la ville. Banquettes enveloppantes, changements de niveau et jeux de miroirs structurent un décor où le bois, le cuir brun, le velours rouge et les marbres fortement veinés côtoient la pierre des murs existants.
La grue s’impose comme le principal motif du décor. Sur un fond rouge profond, les oiseaux ivoire se glissent parmi de larges feuillages sombres. Ce paysage se déploie sur les rideaux, les murs, le mobilier et jusque dans certaines parties du plafond. Les silhouettes ivoires apparaissent et disparaissent au gré des plis, de la lumière et des perspectives.
La pénombre participe elle aussi au décor. Plutôt que d’éclairer uniformément la pièce, la lumière souligne les matières, révèle un motif ou accompagne une banquette. L’esprit du speakeasy tient ainsi moins à la reconstitution d’une époque qu’à une manière de ménager le mystère et la proximité.
Comme les grues qui évoluent en couple, la carte a été imaginée autour du dialogue entre mets et cocktails. Deux univers conçus pour se répondre plutôt que simplement cohabiter.
Côté cuisine, Lovebird assume pleinement le registre de la street food de luxe. Huîtres fumées, croquettes de poulet au caviar, guédille de homard, grilled cheese à la truffe ou encore burger de bœuf wagyu apparaissent dans de petites portions raffinées, idéales à partager. La présentation participe elle aussi à l’expérience. Plusieurs plats arrivent disposés sur une étonnante tourelle de service verticale. Une solution aussi esthétique que pratique, qui permet d’admirer l’ensemble des créations tout en préservant l’espace sur la table — détail non négligeable lorsque les assiettes commencent à s’accumuler.
La carte des cocktails poursuit quant à elle le récit amoureux des grues à travers une succession de créations aux noms évocateurs : Envol, Premier Regard, Rencontre, Haven, Mémoire d’été… Chaque verre réfère ainsi à l’une des étapes de cette romance imaginaire.
La sélection couvre un spectre assez large pour satisfaire différents palais. Certains cocktails laissent toute la place au caractère robuste de spiritueux soigneusement sélectionnés, servis presque « on the rocks » avec très peu d’éléments pour en modifier la personnalité. D’autres explorent des registres beaucoup plus aromatiques, fruités ou floraux.
À cela s’ajoute un véritable sens de la mise en scène. Plusieurs cocktails sont terminés ou préparés directement à la table, transformant le service en petit rituel. Un geste, une vapeur, une préparation versée devant nous : chaque intervention vient prolonger l’histoire racontée par le verre.
L’histoire des grues se retrouve ainsi dans la manière dont l’ensemble du lieu a été imaginé : les plats se partagent, les cocktails dialoguent avec la cuisine et le service crée constamment de petites occasions de ralentir et de regarder. À cette mise en scène s’ajoute la musique. Tout au long du mois, des artistes jazz, soul et acoustiques se succèdent dans l’ambiance feutrée du bar, prolongeant jusque dans la programmation le caractère intimiste du lieu.
Dans la lumière tamisée de Lovebird, entre un verre floral, quelques bouchées de wagyu ou une assiette de homard, on se laisse facilement prendre au jeu.
Du motif animal aux plats à partager, des cocktails à la musique, Lovebird décline ainsi une même histoire à travers chaque composante du lieu. Ici, l’amour sert moins de thème que de fil conducteur : il relie le décor, la carte et l’atmosphère.