La cuisine québécoise : cuisine ouverte

Design
Histoire
Texte
Vanessa Sicotte
Illustration
jeraume
Aucun espace n’incarne mieux l’idée de rassemblement que la cuisine. Aujourd’hui considérée comme le cœur battant des maisons québécoises, la cuisine n’a pourtant pas toujours eu ce rôle rassembleur. Elle fut longtemps perçue comme un espace utilitaire, réservé à la préparation des repas et au travail invisible. Comment a-t-on évolué vers la cuisine ouverte et conviviale d’aujourd’hui?
Au Québec, jusqu’au début du XXᵉ siècle, les cuisines étaient des lieux modestes, souvent relégués à l’arrière des maisons rurales ou aux sous-sols des grandes demeures urbaines. La priorité était la fonctionnalité : une cuisinière au bois ou au charbon, une table de travail robuste, quelques armoires rudimentaires. On n’y recevait pas les invités. La pièce dégageait chaleur et arômes, mais aussi fumée et suie. Dans les maisons bourgeoises, les cuisines étaient même séparées des espaces de réception, confiées aux domestiques, preuve de leur statut secondaire.
Même lorsqu’elles n’étaient pas « présentables », les cuisines anciennes exprimaient un langage architectural révélateur : plafond bas pour conserver la chaleur, fenêtres réduites pour protéger des hivers rigoureux, murs carrelés ou blanchis à la chaux pour faciliter l’entretien. Dans les fermes, elles étaient souvent la plus grande pièce de la maison, non par volonté de convivialité, mais pour accueillir la table de préparation, les réserves et les outils. Leur disposition parlait avant tout de survie et d’efficacité : tout devait être à portée de main. Ces choix spatiaux, dictés par le climat et les besoins pratiques, ont laissé une empreinte durable dans la mémoire collective et dans la manière dont on conçoit encore aujourd’hui la cuisine comme espace central.
L’entre-deux-guerres et plus encore l’après-Seconde Guerre mondiale marquent un tournant dans l’histoire de la cuisine. L’électricité, les réfrigérateurs, les fours intégrés et, un peu plus tard, les micro-ondes transforment en profondeur les pratiques culinaires. Les cuisines deviennent plus propres, mieux éclairées et mieux ventilées. Au Québec, dans les années 1950 et 1960, les bungalows de banlieue intègrent la cuisine comme pièce centrale, attenante à la salle à manger et parfois ouverte sur le salon. On y installe des armoires fabriquées en série, des comptoirs en stratifié et bientôt des électroménagers aux couleurs vives. Ce nouvel aménagement modifie radicalement le rapport entre la cuisine et le reste de la maison : elle n’est plus un lieu à dissimuler, mais un espace moderne, vitrine de confort et de progrès. On y ajoute même un coin repas, pensé pour prolonger la convivialité et passer davantage de temps dans cette pièce désormais incontournable.
La Révolution tranquille et l’urbanisation amènent avec elles une revalorisation du quotidien. La cuisine se démocratise, elle devient un lieu de sociabilité autant que de travail. Les repas familiaux, ancrés dans la tradition québécoise, trouvent dans cet espace rénové un théâtre privilégié. Les femmes, de plus en plus présentes sur le marché du travail, réclament aussi une cuisine fonctionnelle où l’on peut cuisiner tout en surveillant les enfants ou en échangeant avec les invités. C’est dans ce contexte que naît la tendance de la cuisine ouverte : abattre les murs entre cuisine, salle à manger et salon, afin de créer une grande pièce commune.
Aujourd’hui, la cuisine ouverte est devenue une norme dans les habitations québécoises, qu’il s’agisse de condos urbains, de chalets ou de maisons unifamiliales. On y cuisine, mais on y fait aussi les devoirs, on y prend l’apéro entre amis, on y célèbre les évènements de nos vies. Elle est le lieu où les générations se croisent et où les récits se partagent. Son design évolue sans cesse : îlots centraux qui deviennent table de buffet, comptoirs multifonctions, matériaux nobles qui reflètent les goûts du moment. Dans les intérieurs contemporains, la cuisine n’est pas seulement un espace de travail, mais une scène sociale où tout le monde est invité à participer.
Historienne de l’art, autrice, conférencière, animatrice, blogueuse et communicatrice hors pair, Vanessa Sicotte est passionnée d’art, de design, d’architecture, de déco et de culture. Créatrice du blogue Damask & Dentelle et du balado Déco Thérapie, elle signe pour Ligne des textes qui jettent un éclairage nouveau sur des aspects méconnus de l’histoire de l’art, du design et de l’architecture du Québec et d’ailleurs.
damasketdentelle.com
Sur Instagram @damask_dentelle