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Designer jusqu’à l’invisible : Side Hustle, une nouvelle plateforme curatoriale et un premier parfum d’intérieur pour Kelly Wearstler

Kelly Wearstler assise sur une assise sculpturale bleue présentée dans l’espace Side Hustle
Kelly Wearstler dans l’espace Side Hustle, entourée de pièces sculpturales qui prolongent son langage architectural.

design

Entretien

Texte
Vanessa Sicotte

Photos
Paige Campbell
Lorenzo Cisi
Giulio Ghirardi
Daria Kobayashi Ritch

Depuis plus de deux décennies, Kelly Wearstler façonne un imaginaire où architecture et art contemporain dialoguent. Révélée au début des années 2000 par ses hôtels devenus iconiques pour Viceroy Hotels & Resorts, elle a depuis bâti un empire créatif qui traverse le résidentiel, le commercial et le design de produit. Son univers, immédiatement reconnaissable, conjugue volumes sculpturaux, contrastes assumés et tension maîtrisée entre héritage moderniste et sensualité californienne. Là où d’autres parlent de style, elle compose des ambiances totales.

Cette année, elle ouvre un nouveau chapitre avec Side Hustle, une plateforme curatoriale multidisciplinaire hybride conçue comme un espace d’expérimentation, de collaboration et de prise de risque. Pensée pour exister à la fois en ligne et dans des contextes physiques, l'exposition inaugurale Again, Differently explore la répétition et la réinvention à travers le travail de neuf artistes internationaux. Présentée dans un Pool House emblématique de Beverly Hills — transformé pour l’occasion —, l’expérience se prolonge sur une plateforme digitale documentant les processus créatifs, les dialogues et les contenus éditoriaux associés au projet. Fidèle à son attention portée à l’atmosphère, Wearstler accompagne cette initiative du lancement d’un parfum d'intérieur développé avec la maison californienne Perfumehead. Conçue comme une extension sensorielle de l’exposition, elle enrichit l’expérience immersive. Au travers de Side Hustle, les artistes occupent le centre du processus créatif : Wearstler y agit comme partenaire et facilitatrice, laissant les pratiques et les visions individuelles guider le projet plutôt que d’imposer une esthétique unifiée.

Le parfum Side Hustle s’inspire de l’élégance feutrée du Pool House de 1934, conçu par James Dolena, joyau architectural niché à Beverly Hills. Sa composition se déploie comme un vocabulaire de design : marbre poli, bois cachemire, soie et velours, traduits par la fleur d’oranger et le jasmin d’Inde en suspension, le coing japonais, puis une touche de palo santo qui prolonge une chaleur boisée, à la fois enveloppante et contemporaine. Plus qu’une fragrance, il agit comme une architecture des sens. Nous avons échangé avec Kelly Wearstler à l’occasion de son lancement.

Le premier parfum d’intérieur de Side Hustle, inspiré du Pool House de 1934 conçu par James Dolena.

Votre travail floute les frontières entre design, art, mode et produit. Comment cette approche multidisciplinaire a-t-elle façonné votre identité créative au fil du temps?

J’ai toujours privilégié des parcours non traditionnels et travaillé au-delà des frontières imposées par les disciplines. Cela m’a permis d’évoluer continuellement au cours de ma carrière. Je suis stimulée par les nouvelles idées et les technologies qui ouvrent des voies inédites pour faire évoluer la pratique du studio et me remettre en question en tant que créatrice.

À mesure que l’entreprise s’est développée, mon approche s’est largement nourrie de collaborations avec des artistes, des artisans et des designers issus de différents milieux. L’industrie du design a énormément à apprendre de l’art, de la mode, de la musique ou encore du monde culinaire, et l’inverse est tout aussi vrai. Lorsque l’on ouvre cette porte, il s’installe un dialogue permanent, une boucle d’échanges qui est à la fois inspirante et stimulante.

Vue de l’exposition Again, Differently présentée à Side Hustle.
La façade de Side Hustle à Beverly Hills, entre architecture classique et végétation sculpturale.
Miroir sculptural présenté dans le jardin de Side Hustle, où matière et paysage dialoguent.
Un fauteuil sculptural sous colonnade, entre référence classique et expérimentation formelle.
Sculpture aux accents organiques exposée dans l’espace Side Hustle.

Vous avez développé un langage visuel distinct. Quelles influences continuent d’alimenter votre travail aujourd’hui?

Tout repose sur un équilibre. Je puise dans les références culturelles et les typologies historiques, tout en restant attentive aux avancées contemporaines en matière de techniques et de matérialité. Le voyage a largement contribué à enrichir cette perspective au fil des années. Les regards et sensibilités rencontrés à l’échelle internationale demeurent une source constante d’inspiration. C’est d’ailleurs ce qui a rendu le développement de Side Hustle particulièrement stimulant : créer une plateforme permettant de mettre en lumière, à l’échelle mondiale, certaines des œuvres remarquables qui ont retenu mon attention au fil du temps.

Installation lumineuse en bois, entre artisanat et expérimentation électrique.

En tant que designer et dirigeante d’une marque internationale, comment conciliez-vous liberté créative et réalités entrepreneuriales?

Je suis très fière de travailler avec une équipe multidisciplinaire dont les champs d’action sont variés, du produit aux intérieurs résidentiels et commerciaux, en passant par la galerie et la marque média, le tout au sein d’une même structure. Ces différentes branches nous offrent un terrain fertile pour explorer et expérimenter.

J’ai par exemple créé Side Hustle comme un véritable incubateur dédié à la prise de risque créative, un espace où des idées qui ne s’inscrivent pas nécessairement dans des catégories conventionnelles ou des attentes de marché peuvent trouver leur place.

Une autre nouvelle branche, mon infolettre Substack Wearstlerworld, nous pousse à rester agiles. Chaque semaine, c’est un exercice créatif qui consiste à produire un contenu engageant et pertinent à l’échelle internationale, pouvant servir de ressource actuelle pour les créatifs et les passionnés de design. Il s’agit avant tout d’avoir un point de vue affirmé, d’oser prendre des risques, tout en s’appuyant sur une équipe solide et des systèmes bien structurés.

L’espace Side Hustle conçu comme une plateforme transversale entre galerie, design et expérimentation.

La plateforme Side Hustle a été lancée en parallèle de cette première fragrance. Pourquoi le parfum d'intérieur vous semblait-il essentiel à cette introduction, et pourquoi maintenant?

J’ai toujours considéré que le parfum joue un rôle fondamental dans mes projets, en établissant une tonalité dès l’entrée dans un espace. Il m’apparaissait donc naturel qu’une fragrance accompagne le lancement de la plateforme. L’objectif était de créer une expérience qui dépasse les attentes et les limites d’une galerie traditionnelle. Chaque artiste et collaborateur de l’exposition inaugurale a apporté une contribution singulière à cette expérience, y compris Perfumehead. L’intégration de cette dimension olfactive a renforcé l’aspect multisensoriel du projet au moment de lui donner vie.

Nous avons collaboré avec la maison de parfums californienne Perfumehead afin de créer une fragrance atmosphérique sur mesure, inspirée de l’architecture de ma résidence, où s’est tenue l’exposition. L’intention était de capter l’esprit et l’énergie de cette demeure historique, porteuse d’un héritage bien antérieur à mon installation. Le processus nous a amenés à trouver un équilibre entre cette nostalgie et la fraîcheur du moment présent. Le parfum se veut transportant, à la fois ancré dans la mémoire et vibrant de l’énergie électrique de Los Angeles.

Chaise à structure linéaire, où la construction devient geste formel.
Installation filaire suspendue dans l’espace Side Hustle, où légèreté structurelle et tension formelle dialoguent.

Le parfum s’ancre dans un contexte architectural et émotionnel précis. Comment mémoire et atmosphère ont-elles façonné sa composition?

L’exposition Again, Differently explorait la répétition et le rituel dans le processus créatif, et cette idée a également guidé la conception du parfum. Les odeurs sont intimement liées à la mémoire. La composition a donc pris forme à partir d’une atmosphère architecturale et émotionnelle spécifique, celle d’un espace façonné par la lumière, la matérialité et des décennies d’histoire. Construite par strates, la fragrance se déploie comme la mémoire elle-même, texturée, ancrée, presque enivrante, évoquant cette sensation familière du déjà-vu.

Vous abordez souvent le design comme une forme de narration. Considérez-vous le parfum comme un autre médium narratif, au même titre que les intérieurs et les objets?

Absolument. Comme les intérieurs, le parfum est extrêmement évocateur et exige souvent une attention encore plus minutieuse aux détails. Contrairement aux espaces, la fragrance est éphémère, il est donc essentiel de créer une signature claire, mémorable et immédiatement reconnaissable.

Mobilier modulable et miroir architectural présentés dans l’exposition Again, Differently à Side Hustle.
Œuvre textile aux reliefs organiques dialoguant avec un banc sculptural aux lignes fluides.

Comment envisagez-vous l’évolution de Side Hustle, et quel rôle l’expérimentation ainsi que le travail interdisciplinaire joueront-ils dans son développement?

L’expérimentation et le croisement des disciplines constituent l’ADN même de Side Hustle. Pour la suite, nous souhaitons explorer de nouvelles villes, investir des contextes inattendus et approfondir les expériences sensorielles, en cherchant constamment à repousser les limites. Je me réjouis d’y intégrer de nouvelles disciplines et catégories créatives.

Sculpture contemporaine installée dans le jardin du Pool House, lieu d’ancrage de Side Hustle.

Chez Kelly Wearstler, le parfum n’est pas un produit dérivé, mais une extension cohérente de sa pratique. Il prolonge le design dans une dimension immatérielle et active l’espace autrement. En ligne, Side Hustle se présente comme un espace curatoriel numérique où se conjuguent expositions virtuelles, collaborations et projets créatifs, étendant l’expérience au-delà des formats traditionnels. La fragrance y agit comme une composante supplémentaire de l’expérience, au même titre que les matériaux, la lumière ou la scénographie.

Ce positionnement reflète une approche contemporaine où les disciplines ne se juxtaposent plus, mais s’intègrent dans un système global. Intérieur, objet, média, parfum participent d’un même cadre conceptuel. Dans une culture dominée par l’image, ce choix de l’atmosphère rappelle que le design relève aussi de la perception et de l’usage, pas uniquement du regard.

Kelly Wearstler dans le jardin du Pool House, entre architecture moderniste et mobilier sculptural.