Soin spéculatif, de Camille Lescarbeau au Centre culturel Georges-Vanier : ce qui soutient le mon ou le monument du soin

Art
Exposition
Texte
Jean-Michel Quirion
Photos
Beatrice Flynn
Avec Soin spéculatif, l’artiste montréalaise Camille Lescarbeau configure l’espace d’exposition du Centre culturel Georges-Vanier en une architecture fragile, presque instable, où le rebut devient un monument élevé en échelons. L’installation est composée d’un piédestal confectionné à partir de boîtes moulées en pulpe de papier récupérée, sur lequel reposent 39 sculptures en fibre. Dès l’entrée, notre regard est saisi par ce volume en gradins, dont la matérialité évoque autant l’emballage industriel que les vestiges archéologiques d’un monde d’accumulation et de gaspillage. Pourtant, rien ici ne cherche la permanence. Tout semble suspendu dans un état transitoire. L’œuvre porte en elle les traces de sa propre ruine autant que la promesse de devenirs possibles.
Depuis plusieurs années, Lescarbeau développe une pratique fondée sur la collecte, la transformation, la réparation et la disparition. Elle s’intéresse aux objets utilitaires conçus pour être d’emblée jetés et oubliés : emballages variés, tels que des contenants, des pellicules protectrices, des fragments de carton et des résidus de papier. Son travail détourne ainsi ces matériaux de leur fonction d’empaquetage afin de leur offrir une seconde temporalité. Elle leur permet de (sur)vivre et de contourner leur fin prédestinée. Par une succession de gestes répétitifs — broyage, trempage, moulage, assemblage et séchage —, elle les réanime. Le projet suppose un engagement soutenu : le corps de l’artiste devient l’instrument même de fabrication, pris dans un rythme à la fois mécanique et minutieux. Cette activité, proche d’un travail de chaîne artisanale, opère une réflexion sur les mécanismes du soin et les engrenages affectifs qui nous lient aux choses. Le projet repose sur cette tension : comment accorder une présence durable à ce qui a été fabriqué pour être jeté ? Comment entraver les récits anticipés de la disparition ?
Chez Lescarbeau, la récupération ne relève jamais d’un discours écologique : elle est un acte de résistance. Pour reprendre les mots de la commissaire montréalaise Jézabel Plamondon, l’œuvre donne l’impression d’avoir été « sauvée » in extremis d’un cycle de consommation qui la condamnait déjà à sa propre perte.
La monumentalité de Soin spéculatif surprend d’abord par le paradoxe qu’elle met en valeur : des matériaux associés à la fonction secondaire deviennent ici l’élément principal de l’exposition. Le piédestal n’est plus un simple support : devenu sculpture, il accueille les formes en fibre de papier qui se déploient en bas- et en hauts-reliefs. Au moyen de cette œuvre-socle, Lescarbeau opère un renversement hiérarchique. Traditionnellement, ce dispositif de monstration demeure peu visible. Or, elle déplace notre attention vers ce qui délimite, soutient, protège et maintient.
Le monument de papier évoque tour à tour des marches cérémonielles, des strates géologiques ou une peau. Les 39 sculptures, placées en rangée sur le piédestal, apparaissent comme autant de présences charnelles, dont les formes et les textures suggèrent par moments des parcelles de corps. Les surfaces poreuses et frêles se fléchissent, s’ouvrent et se fissurent, montrant les cicatrices de leur création : plis, craquelures, déchirures, aspérités, empreintes de doigts et déformations. L’œuvre fait de cette vulnérabilité sa véritable force.
Notre regard vagabonde lentement dans l’espace, comme si la proposition imposait une autre vitesse de contemplation. Là où l’emballage accompagne habituellement la rapidité de la circulation marchande, Lescarbeau extrait ces objets du flux de l’usage afin de les rendre de nouveau perceptibles. En transformant ces matériaux, elle ne cherche pas à nier leur disparition inévitable, mais à suspendre, ne serait-ce qu’un instant, le destin qui leur était promis. Le titre de l’exposition prend alors tout son sens. Le soin auquel renvoie Lescarbeau n’est jamais entièrement réparateur. Il demeure spéculatif, incertain, traversé par la conscience que toute tentative de préservation reste provisoire.
Dans sa présentation de l'exposition, Jézabel Plamondon écrit : « Et je contemple l’idée inacceptable de ma propre fin. » En conférant une présence monumentale à des matériaux voués à disparaître, Camille Lescarbeau rappelle que toute entreprise de conservation est aussi une manière d’apprivoiser la perte : ne jamais renoncer au soin, composer avec la disparition éventuelle de notre monde et en accepter l’inéluctable.
Soin spéculatif, de Camille Lescarbeau
Du 2 avril au 23 mai 2026
Commissariat
Jézabel Plamondon
Centre culturel Georges-Vanier
(2450, rue Workman, Montréal, Qc, H3J 1L8)
www.ccgv.ca, www.camillelescarbeau.com
Sur Instagram @ccgvarts, @camillelescarbeau