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Mediaeval, de Simon S. Belleau à la galerie Eli Kerr : l’usure médiatique ou les infrastructures du visible

Œuvre composée de silhouettes monochromes fragmentées installées sur des panneaux de contreplaqué dans l’exposition Mediaeval de Simon S. Belleau à la galerie Eli Kerr.
Dans Mediaeval, Simon S. Belleau juxtapose images fragmentées et surfaces de contreplaqué pour évoquer les mécanismes d’effacement et de circulation propres à l’espace médiatique urbain.

Art

Exposition

Texte
Jean-Michel Quirion

Photos
Simon S. Belleau [Avec l’aimable permission de la Galerie Eli Kerr]

À la Galerie Eli Kerr, Simon S. Belleau transforme un ancien kiosque à journaux conçu pour le cinéma en une architecture fragmentée où se croisent décors de tournage, affichage urbain et ruines médiatiques. Avec Mediaeval, l’artiste explore ce qu’il subsiste des formes matérielles de l’information à l’ère de l’écran.

Depuis le trottoir du boulevard Saint-Laurent, deux silhouettes monochromes se révèlent derrière la vitrine de la Galerie Eli Kerr, figées dans l’élan de leur sortie. Le duo de figures prend place, à même le parement de contreplaqué recouvrant les murs de la galerie, sur d’épaisses couches de papier d’affichage accumulé, semblables aux surfaces publicitaires lacérées qui placardent les métropoles. Les strates de colle et de résidus imprimés évoquent une ville qui s’écrit constamment, chaque image tapissée se superposant sur la précédente sans jamais tout à fait l’effacer.

L’exposition transforme la galerie Eli Kerr en un environnement où architecture temporaire, affichage et image imprimée se confondent.

Avec Mediaeval, S. Belleau poursuit sa réflexion sur les systèmes de représentation et les mécanismes qui organisent notre rapport aux images médiatiques et au langage. Inspirée de références au théâtre et au cinéma, ainsi qu’aux infrastructures médiatiques urbaines, sa pratique actuelle s’attarde moins à ce qui apparaît sur les surfaces de nos écrans, qu’aux dispositifs qui rendent cette apparition possible : accessoires scéniques, objets utilitaires à vocation informationnelle, panneaux d’affichage, parois de projection et architectures provisoires.

Les œuvres de Mediaeval reprennent les codes visuels du mobilier urbain et des infrastructures médiatiques pour interroger la fabrication du visible.
Les strates de papier visibles sur les rebords des œuvres rappellent les surfaces d’affichage lacérées qui composent le paysage visuel des grandes villes.
Les fragments photographiques employés par Simon S. Belleau évoquent une mémoire collective incomplète, constamment altérée par la répétition et le recouvrement des images.

Chez S. Belleau, l’attention se porte sur ce qu’on ne voit habituellement pas : les coulisses, le plateau de tournage et tous les éléments qui soutiennent silencieusement la mise en scène. En ce sens, ses œuvres prennent appui sur des éléments périphériques de la culture visuelle qu’il télescope vers l’espace d’exposition afin d’en révéler les logiques invisibles. Le décor agit ici comme un support de conception spatiale qui organise simultanément le regard, la circulation et l’expérience des visiteurs. Cette attention portée aux formes secondaires ou transitoires inscrit le travail de l’artiste dans une réflexion plus large sur les économies de visibilité des images.

Le projet est élaboré autour d’un kiosque à journaux vétuste, récupéré après plusieurs années d’utilisation comme accessoire de tournage. Construit à l’origine, en 2017, pour un film du réalisateur montréalais Xavier Dolan, l’édicule a été transformé au gré des productions : kiosque new-yorkais (peint d’un vert vif), puis londonien (repeint d’un vert plus foncé), avant d’être finalement retiré du circuit de location de l’industrie cinématographique.

S. Belleau s’approprie le kiosque et le présente comme une armature démontée, fragmentée et redistribuée en des formes aux angles droits impeccables. Cette opération de démantèlement, à la limite du design, devient le moteur conceptuel du corpus. Cette manière de travailler à partir d’éléments trouvés et remaniés correspond bien à sa pratique, où les matériaux portent déjà un historique, un usage et une charge symbolique. L’artiste ne cherche pas à dissiper ces traces ; au contraire, il les active. Les surfaces élimées du kiosque, ses repeints successifs et ses altérations évoluent ici à titre de marqueurs spatiotemporels. L’objet remodelé se déploie comme un prototype de circulation, à l’intersection du mobilier fictif, de la signalétique simulée, des installations vouées à la scène et/ou à l’écran et des transformations médiatiques contemporaines.

Certaines œuvres prennent la forme de dispositifs rappelant les kiosques et enseignes urbaines, brouillant les frontières entre sculpture, architecture et signalétique.
À travers des objets évoquant la diffusion imprimée, Mediaeval questionne la circulation matérielle des images dans l’espace public.

Sur une parcelle du kiosque apparaît le mot « NEWSS », dont la dernière lettre est coupée. L’autre section se retrouve sur une différente pièce, avec la mention « STAND », sans sa moitié de « S ». Un microécran intégré diffuse une suite de mots succincts, percutants et mémorisables, tirés des manchettes du quotidien national canadien The Globe and Mail. À proximité, sur un autre panneau, un second moniteur présente des extraits de titres du New York Times. Les mots montrés en séquence ont la portée de slogans : ils captent instantanément l’attention, imposent un rythme et dictent des positions. La formule proposée promet une adhésion immédiate, une compréhension sans détour. L’actualité y devient une matière malléable, comparable à un flux discontinu de bribes linguistiques défilant sans hiérarchie ni contexte, convergeant progressivement jusqu’à générer du sens.

Les références au kiosque à journaux et aux infrastructures médiatiques ancrent l’exposition dans une réflexion sur les systèmes de diffusion de l’information.
Les interventions minimales de Simon S. Belleau détournent les codes familiers de la signalétique pour créer un sentiment d’étrangeté silencieuse.

L’une des qualités de la démarche de S. Belleau se retrouve dans cette capacité à maintenir une ambiguïté constante entre fiction, spéculation et réalité. Le kiosque présenté dans la galerie est déjà une imitation : une réplique conçue pour le cinéma, destinée à simuler un mobilier urbain crédible qui, après avoir traversé différentes productions, finit paradoxalement par accumuler une véritable histoire matérielle. L’accessoire acquiert une mémoire.

Par ses surfaces opaques et filtrantes, cette œuvre prolonge la réflexion de Mediaeval sur la visibilité, l’obstruction et la circulation des images contemporaines.

La pièce phare demeure sans doute le toit du kiosque, fixé latéralement au mur, à la façon d’une enseigne. Des tubes DEL y génèrent une pulsation lumineuse discrète, donnant l’impression d’un scintillement résiduel, comme celui d’un décor oublié, laissé allumé après un tournage. Cette présence rythmique agit presque comme une respiration dans le white cube.

Dans l’exposition, les murs de contreplaqué rappellent autant les palissades urbaines que les scénographies temporaires au théâtre ou au cinéma. Les images du binôme d’hommes d’affaires, elles-mêmes, semblent usées par leurs propres reproductions : imprimées, dépliées, repliées, numérisées puis réimprimées, elles perdent progressivement leur qualité photographique pour devenir presque administratives. Ce ne sont plus des images, mais des documents harassés, des archives citadines — à bout de souffle — à raviver.

Les dispositifs monumentaux de Mediaeval rappellent les écrans, panneaux et architectures de diffusion qui structurent notre rapport quotidien aux images.

Ce qui se joue dans cette exposition dépasse la question de l’édicule à journaux. S. Belleau met en scène la transformation des lieux collectifs de dissémination de l’information et des formes matérielles qui organisaient autrefois l’espace public. Ce déplacement reflète le passage de la diffusion médiatique dans la rue vers une logique de consommation repliée dans l’espace domestique. Sans nostalgie excessive, l’artiste observe comment ces infrastructures deviennent progressivement des surfaces simulées et des contenants vidés de leur fonction première.

Le titre Mediaeval agit alors comme un mot-valise révélateur. En fusionnant « média » et « médiéval », Simon S. Belleau associe notre panorama communicationnel à une temporalité d’effritement. Enseignes, affiches et structures signalétiques apparaissent ainsi comme les vestiges d’un régime médiatique révolu, traversé par l’usure et l’accumulation des images. Désormais, l’information ne circule plus dans la ville : elle se condense dans l’espace réduit de l’écran, dans un flux intensif de contenus tenant au creux de la main. La rue s’efface au profit de l’interface. Et les anciennes infrastructures du visible persistent désormais comme les débris d’un monde à bout de souffle.

En articulant cloisons temporaires, objets signalétiques et fragments imprimés, Simon S. Belleau compose un environnement inspiré des infrastructures du visible contemporain.

Mediaeval, Simon S. Belleau
Du 26 mars au 16 mai 2026

Galerie Eli Kerr
(4647, boulevard Saint-Laurent, Montréal, Qc, H2T 1R2)

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