La Galerie / Atelier RAM : l’art comme terre d’accueil

Art
Galerie
Texte
Dave Richard
Photos
Christophe Roberge
Delphine Huguet
À Saint-Léonard, une ancienne vitrine commerciale est devenue un point de croisement de récits migratoires, d’expérimentations artistiques et d’initiatives communautaires. La Galerie / Atelier RAM — Relève artistique multidisciplinaire — ne se limite pas à diffuser des œuvres : elle accompagne une génération d’artistes pour qui la création constitue un outil d’ancrage, d’affirmation et de transmission. Portée par l’Accueil aux immigrants de l’Est de Montréal (AIEM), elle inscrit cette démarche dans un cadre à la fois culturel et social.
Dans le vocabulaire institutionnel, la « relève artistique » renvoie souvent à un simple renouvellement générationnel. À la Galerie RAM, elle désigne un moment de bascule : celui où une pratique quitte la sphère privée pour trouver sa forme et sa légitimité publique. « Il ne s’agit pas seulement d’âge ou d’origine, mais d’un moment clé du cheminement artistique où l’accompagnement, la visibilité et l’expérimentation sont essentiels », souligne Roberto Labarca, directeur général de l’AIEM.
La programmation 2026 donne à voir cette pluralité de trajectoires. Les médiums varient — tissage, couture, dessin au stylo Bic, peinture, fabrication de papier, fresque collective —, mais un fil conducteur demeure : la transformation induite par le déplacement. En février, l’exposition de Gabrielle Lacoste détournait la carte d’identité à travers le textile pour examiner « les systèmes qui décident qui a le droit d’exister officiellement ». Au printemps, celle d’Armando Cuspinera revisitera la figure du diable dans la culture mexicaine afin de mettre en tension « les catégories morales imposées par la colonisation ». Plus tard dans l’année, Tam Vu présentera un corpus explorant l’histoire des boat people et ce « troisième espace » diasporique situé « entre mémoire familiale et territoire d’accueil ». Tyna Awad poursuivra, pour sa part, une réflexion sur la mémoire et l’émancipation, affirmant que « créer, c’est reprendre possession de son récit ». Johnny Nguyen développera quant à lui des paysages où « la couleur devient un lieu de calme ».
La ligne curatoriale, assumée par Delphine Huguet, responsable des expositions et du développement, s’articule autour de l’immigration, de l’identité et de la transformation. « Ce qu’on veut montrer, c’est la richesse du processus migratoire. Ce n’est pas seulement une rupture, c’est une reconfiguration. » L’exposition agit comme un lieu de traduction : « entre cultures, entre générations, entre expériences vécues ».
Cela dit, la RAM ne se limite pas à présenter des expositions : elle structure des parcours. Sur place, les artistes bénéficient d’un accompagnement concret : rédaction de biographies, photographies professionnelles, conseils de conservation, compréhension des galeries commerciales et des maisons de la culture. « On leur donne des clés pour comprendre l’écosystème dans lequel ils vont évoluer », explique Delphine Huguet. Chaque année, un jury composé d’acteurs du milieu sélectionne les futurs exposants, les mettant en contact direct avec des réseaux professionnels établis. L’exposition agit alors comme un passage : ce qui relevait du privé acquiert une visibilité publique.
Le parcours de Timothé W. en offre une illustration concrète. Arrivé à Montréal en mai 2025 avec une passion affirmée pour le dessin, il ne disposait d’aucun réseau pour s’établir. Bien avant son arrivée au Canada, le dessin était pour lui un outil intime — un espace où aborder ses traumas et mettre en forme les questions qui le traversaient. « Je savais que j’aimais dessiner, mais je ne savais pas encore ce que cette activité pouvait représenter ni ce qu’elle pouvait devenir ici », révèle-t-il. L’accompagnement de la galerie transforme ce geste spontané en pratique structurée. Moins d’un an après son arrivée, il prépare une exposition solo.
Son médium — le stylo Bic sur de grands formats — impose un rythme exigeant. « Il y a toujours une phase où le dessin est vraiment laid. Puis, à la fin, je suis surpris par ce que ça devient », raconte l’artiste en riant, montrant que la patience devient une discipline. Né à Kinshasa, au Congo, dans un milieu chrétien conservateur, il aborde frontalement les mécanismes de pouvoir religieux. « J’ai vu beaucoup d’hypocrisie, beaucoup de manipulation. On justifiait la discrimination au nom de la religion. » Son travail traite de l’homophobie et de la transphobie observées et vécues. « Ce n’est pas une attaque contre la foi, mais contre l’abus et l’injustice. Il faut parler quand on voit quelque chose de mauvais. » L’autonomie acquise au Canada lui permet d’affirmer : « Aujourd’hui, j’ai les moyens d’être moi-même ».
La singularité de la RAM tient aussi à son inscription territoriale. Dans un secteur marqué par de fortes vagues migratoires, où l’offre culturelle demeure limitée, la galerie joue un rôle structurant. Elle accueille des groupes d’aînés isolés ainsi que les enfants de la halte-garderie de l’AIEM. « On adapte le discours pour chaque groupe. Aux enfants, on parle de couleurs, d’animaux, de matières. L’idée, c’est que l’art devienne un premier vocabulaire », explique Delphine Huguet. Elle évoque même un atelier de bricolage sur le thème de la crème glacée, conçu pour familiariser les plus petits avec le lexique québécois. « C’est une porte d’entrée vers la langue et vers la culture. »
Reste un enjeu : comment pérenniser un tel modèle à l’heure des incertitudes budgétaires? La RAM conjugue mission sociale et ambition artistique, deux dimensions rarement réunies avec autant de cohérence. À Saint-Léonard, la transformation ne relève pas d’un slogan. Elle s’incarne dans des gestes patients, des récits parfois douloureux, et des espaces où l’on apprend, peu à peu, à prendre la parole.
www.aiemont.com
Sur Instagram @galerie_ram_saint_leonard