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La Galerie / Atelier RAM : l’art comme terre d’accueil

Œuvre de Sfiya exposée à la Galerie / Atelier RAM à Saint-Léonard
Une œuvre de Sfiya présentée à la Galerie / Atelier RAM, où la programmation met de l’avant des artistes de la relève aux parcours et pratiques multiples.

Art

Galerie

Texte
Dave Richard

Photos
Christophe Roberge
Delphine Huguet

À Saint-Léonard, une ancienne vitrine commerciale est devenue un point de croisement de récits migratoires, d’expérimentations artistiques et d’initiatives communautaires. La Galerie / Atelier RAM — Relève artistique multidisciplinaire — ne se limite pas à diffuser des œuvres : elle accompagne une génération d’artistes pour qui la création constitue un outil d’ancrage, d’affirmation et de transmission. Portée par l’Accueil aux immigrants de l’Est de Montréal (AIEM), elle inscrit cette démarche dans un cadre à la fois culturel et social.

Les œuvres de Tyna Awad prennent place à la Galerie / Atelier RAM, dont la programmation explore notamment les questions d’identité, de migration et de transformation.
Dans le travail de Tyna Awad, figures, motifs et broderie composent un langage visuel où se rencontrent récit personnel et mémoire.
Le montage des œuvres de Tyna Awad à la Galerie / Atelier RAM, un espace qui accompagne les artistes de la relève de la création jusqu’à la rencontre avec le public.

Dans le vocabulaire institutionnel, la « relève artistique » renvoie souvent à un simple renouvellement générationnel. À la Galerie RAM, elle désigne un moment de bascule : celui où une pratique quitte la sphère privée pour trouver sa forme et sa légitimité publique. 

« Il ne s’agit pas seulement d’âge ou d’origine, mais d’un moment clé du cheminement artistique où l’accompagnement, la visibilité et l’expérimentation sont essentiels », souligne Roberto Labarca, directeur général de l’AIEM.

Johnny Nguyen au travail à la Galerie / Atelier RAM, qui offre aux artistes de la relève un espace pour développer leur pratique et structurer leur démarche.
Dans l’atelier, Johnny Nguyen poursuit son travail de peinture au sein d’un environnement où l’expérimentation fait partie intégrante de l’accompagnement des artistes.
L’espace de travail de Johnny Nguyen témoigne de la dimension atelier de la RAM, où la création côtoie l’accompagnement, la documentation et la préparation des œuvres en vue de leur exposition.

La programmation 2026 donne à voir cette pluralité de trajectoires. Les médiums varient — tissage, couture, dessin au stylo Bic, peinture, fabrication de papier, fresque collective —, mais un fil conducteur demeure : la transformation induite par le déplacement. En février, l’exposition de Gabrielle Lacoste détournait la carte d’identité à travers le textile pour examiner « les systèmes qui décident qui a le droit d’exister officiellement ». Au printemps, celle d’Armando Cuspinera revisitera la figure du diable dans la culture mexicaine afin de mettre en tension « les catégories morales imposées par la colonisation ». Plus tard dans l’année, Tam Vu présentera un corpus explorant l’histoire des boat people et ce « troisième espace » diasporique situé « entre mémoire familiale et territoire d’accueil ». Tyna Awad poursuivra, pour sa part, une réflexion sur la mémoire et l’émancipation, affirmant que « créer, c’est reprendre possession de son récit ». Johnny Nguyen développera quant à lui des paysages où « la couleur devient un lieu de calme ».

Gabrielle Lacoste devant ses œuvres à la Galerie / Atelier RAM, où des pratiques et des parcours multiples trouvent un espace de création, d’exposition et de rencontre.
Tam Vu présente une de ses œuvres à la Galerie / Atelier RAM, dont la programmation aborde notamment les questions de déplacement, d’identité et d’appartenance.
Alissa Osumi à la Galerie / Atelier RAM, un lieu où l’exposition devient aussi un espace de dialogue entre les artistes, les œuvres et le public.

La ligne curatoriale, assumée par Delphine Huguet, responsable des expositions et du développement, s’articule autour de l’immigration, de l’identité et de la transformation. « Ce qu’on veut montrer, c’est la richesse du processus migratoire. Ce n’est pas seulement une rupture, c’est une reconfiguration. » L’exposition agit comme un lieu de traduction : « entre cultures, entre générations, entre expériences vécues ».

Cela dit, la RAM ne se limite pas à présenter des expositions : elle structure des parcours. Sur place, les artistes bénéficient d’un accompagnement concret : rédaction de biographies, photographies professionnelles, conseils de conservation, compréhension des galeries commerciales et des maisons de la culture. « On leur donne des clés pour comprendre l’écosystème dans lequel ils vont évoluer », explique Delphine Huguet. Chaque année, un jury composé d’acteurs du milieu sélectionne les futurs exposants, les mettant en contact direct avec des réseaux professionnels établis. L’exposition agit alors comme un passage : ce qui relevait du privé acquiert une visibilité publique.

Arrivé à Montréal en 2025 sans réseau artistique établi, Timothé W. a trouvé à la RAM un accompagnement lui permettant de structurer une pratique du dessin jusque-là développée de manière plus intime.
Le stylo Bic est au cœur de la pratique de Timothé W. Sur de grands formats, l’accumulation des traits impose un travail lent et patient.
Dans ses dessins, Timothé W. aborde notamment les mécanismes de pouvoir religieux, l’injustice et les expériences qui ont marqué son parcours entre Kinshasa et Montréal.

Le parcours de Timothé W. en offre une illustration concrète. Arrivé à Montréal en mai 2025 avec une passion affirmée pour le dessin, il ne disposait d’aucun réseau pour s’établir. Bien avant son arrivée au Canada, le dessin était pour lui un outil intime — un espace où aborder ses traumas et mettre en forme les questions qui le traversaient. « Je savais que j’aimais dessiner, mais je ne savais pas encore ce que cette activité pouvait représenter ni ce qu’elle pouvait devenir ici », révèle-t-il. L’accompagnement de la galerie transforme ce geste spontané en pratique structurée. Moins d’un an après son arrivée, il prépare une exposition solo.

Son médium — le stylo Bic sur de grands formats — impose un rythme exigeant. « Il y a toujours une phase où le dessin est vraiment laid. Puis, à la fin, je suis surpris par ce que ça devient », raconte l’artiste en riant, montrant que la patience devient une discipline. Né à Kinshasa, au Congo, dans un milieu chrétien conservateur, il aborde frontalement les mécanismes de pouvoir religieux. « J’ai vu beaucoup d’hypocrisie, beaucoup de manipulation. On justifiait la discrimination au nom de la religion. » Son travail traite de l’homophobie et de la transphobie observées et vécues. « Ce n’est pas une attaque contre la foi, mais contre l’abus et l’injustice. Il faut parler quand on voit quelque chose de mauvais. » L’autonomie acquise au Canada lui permet d’affirmer : « Aujourd’hui, j’ai les moyens d’être moi-même ».

Les enfants de la halte-galerie participent aux activités de la RAM, où la découverte des couleurs, des formes, des matières et du dessin crée un premier contact avec l’art.
Pour les enfants de la halte-galerie, la RAM devient un lieu de découverte où l’art participe à l’apprentissage de la langue et à la familiarisation avec leur nouveau milieu.
Un participant aux ateliers de la RAM présente son dessin. À travers ses activités, la galerie fait de la création un outil d’expression, de rencontre et d’ancrage dans le quartier.

La singularité de la RAM tient aussi à son inscription territoriale. Dans un secteur marqué par de fortes vagues migratoires, où l’offre culturelle demeure limitée, la galerie joue un rôle structurant. Elle accueille des groupes d’aînés isolés ainsi que les enfants de la halte-garderie de l’AIEM. « On adapte le discours pour chaque groupe. Aux enfants, on parle de couleurs, d’animaux, de matières. L’idée, c’est que l’art devienne un premier vocabulaire », explique Delphine Huguet. Elle évoque même un atelier de bricolage sur le thème de la crème glacée, conçu pour familiariser les plus petits avec le lexique québécois. « C’est une porte d’entrée vers la langue et vers la culture. »

Reste un enjeu : comment pérenniser un tel modèle à l’heure des incertitudes budgétaires? La RAM conjugue mission sociale et ambition artistique, deux dimensions rarement réunies avec autant de cohérence. À Saint-Léonard, la transformation ne relève pas d’un slogan. Elle s’incarne dans des gestes patients, des récits parfois douloureux, et des espaces où l’on apprend, peu à peu, à prendre la parole.

Cet article fait partie du numéro 14

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