La Biennale de Québec à la coopérative Méduse : convergence de courants

art
Événement
Texte
Dave Richard
Photos
Christophe Roberge
Fondée en 1993, la coopérative Méduse réunit sous un même toit plusieurs centres d’artistes consacrés à la production et à la diffusion de l’art contemporain. Studios, ateliers techniques et salles d’exposition y cohabitent, créant un environnement où les œuvres se développent souvent à quelques mètres de l’endroit où elles seront présentées. Cette organisation permet de percevoir plus directement la continuité entre les ateliers de production et les salles d’exposition, où les projets prennent forme avant d’être présentés au public.
Cet écosystème créatif se trouve aujourd’hui activé par la programmation de la Biennale de Québec. Plusieurs organismes installés dans l’immeuble accueillent des expositions liées à Manif d’art, faisant de Méduse l’un des points d’ancrage du parcours artistique qui se déploie à travers la ville.
Dans ces salles d’exposition, la glace apparaît moins comme un paysage que comme une matière à penser. Installations, performances documentées et œuvres photographiques explorent la relation entre le corps, l’eau et le territoire, transformant l’hiver en expérience sensible.
« La thématique Briser la glace part d’une observation simple : au Québec, en février, on n’attend pas que l’hiver passe. On sort, on rencontre le froid avec le corps. On transforme la saison par des gestes, par des pratiques, par des façons d’habiter l’espace », explique Didier Morelli, commissaire de la Biennale.
Cette idée de l’hiver comme expérience physique traverse plusieurs des œuvres présentées à Méduse.
Au centre Ahkwayaonhkeh — premier centre d’artistes wendat au monde —, l’exposition réunit les artistes Amy Malbeuf et Jordan Bennett. Fondé récemment, l’organisme a pour mission de soutenir la diffusion des pratiques artistiques wendat tout en favorisant les collaborations avec des artistes d’autres nations autochtones. L’exposition présentée dans le cadre de la Biennale met en dialogue deux démarches qui abordent chacune la relation entre le corps, le territoire et les formes de transmission culturelle.
La série photographique Ongoing River d’Amy Malbeuf documente une performance réalisée dans un paysage hivernal. On y voit l’artiste évoluer dans la neige, d’abord dissimulée sous plusieurs couches de vêtements, qu’elle retire progressivement jusqu’à exposer son corps au froid du territoire. La séquence explore à la fois une relation physique au paysage et une réflexion sur l’objectification historique des corps autochtones et du territoire lui-même.
À proximité, une œuvre de Jordan Bennett présente la trace d’un corps étendu dans la neige. L’image s’inscrit dans une série de projets où l’artiste crée des portails dans différents paysages, utilisant souvent le sol ou la surface du territoire comme support. Ces gestes évoquent les expériences hivernales qui ont marqué son enfance, notamment les moments passés dans les cabanes de pêche sur glace, où l’attente et l’observation deviennent des occasions de transmission culturelle.
Présentées ensemble, les œuvres d’Amy Malbeuf et de Jordan Bennett instaurent un dialogue discret entre performance, paysage et mémoire, tout en mettant en lumière la dimension intergénérationnelle qui traverse leurs pratiques artistiques.
À quelques pas de là, à La Bande Vidéo, l’artiste Glenn Gear présente Aluak, une installation inspirée du trou de respiration que les phoques maintiennent dans la glace. Dans la pénombre de la galerie, deux projections circulaires évoquent ces ouvertures fragiles à la surface de l’océan gelé. Des motifs colorés s’y déploient lentement, composés à partir de photographies de perlage réalisées par l’artiste, puis animées image par image.
« Je voulais imaginer ce trou dans la glace comme un passage, un lieu où la vie au-dessus et la vie sous la glace peuvent se rencontrer », explique Glenn Gear.
Autour des projections, des étoiles fabriquées en peau de phoque provenant du Labrador sont suspendues dans l’espace. L’installation est accompagnée d’un enregistrement sonore réalisé à Bottle Cove, à Terre-Neuve, où l’artiste a capté le mouvement des vagues sur le rivage. Images animées, matériaux traditionnels et paysage sonore composent un environnement contemplatif où se croisent mémoire du territoire et références culturelles liées au Nord.
À Engramme, centre consacré à l’estampe contemporaine, l’artiste Ciwas Tahos présente Raw ⇆ Ripened ⇆ Happiness. Originaire de Taïwan et issue de la nation Atayal, l’artiste utilise son propre corps comme surface d’impression pour interroger l’histoire politique du tampon administratif, longtemps employé pour identifier et catégoriser les peuples autochtones. Dans l’installation, un dispositif mécanique applique à répétition un sceau sur la peau, transformant ce geste bureaucratique en performance physique. Les marques laissées sur le corps deviennent ensuite des traces imprimées dans l’espace d’exposition, où se croisent mémoire personnelle, histoire coloniale et pratiques contemporaines de l’estampe.
Au centre VU, consacré aux pratiques photographiques, l’exposition de Carolina Caycedo prolonge la recherche de l’artiste sur les relations entre rivières, territoires et communautés humaines.
Depuis plusieurs années, Caycedo examine l’impact des barrages hydroélectriques à travers son projet Be Dammed, qui documente les transformations écologiques et politiques provoquées par ces infrastructures. L’une des œuvres présentées, Elwha’s Healing, s’appuie sur des vues satellites pour représenter la rivière Elwha, dans le nord-ouest des États-Unis, où des barrages construits au début du XXᵉ siècle ont été retirés après des décennies d’activisme. Les images montrent un paysage en recomposition, où les milieux naturels commencent à se régénérer.
Dans l’espace d’exposition, Serpent River Book se déploie dans la galerie comme un cours d’eau, reliant différentes histoires fluviales à travers textes, images et archives. La vidéo Fuel to Fire prolonge cette réflexion en montrant un rituel de pagamento, protocole écologique autochtone fondé sur l’idée de redonner au territoire ce qui lui a été pris.
Plus loin dans le bâtiment, L’Œil de Poisson accueille deux propositions distinctes. L’exposition Nos rivages de Catherine Arsenault s’intéresse aux paysages maritimes et aux formes changeantes du littoral. Par une approche attentive aux surfaces et aux variations de la lumière, l’artiste observe ces zones mouvantes où la terre et l’eau se rencontrent.
Dans la salle voisine, Jota Mombaça présente Ghost 25 : if you can’t be free. L’installation repose sur un procédé simple et patient. L’artiste immerge des matériaux — souvent des textiles — dans différents plans d’eau pendant plusieurs semaines avant de les récupérer et de les exposer. Les marques laissées par les éléments deviennent alors des surfaces marquées par l’eau, que l’artiste décrit comme des traces produites par l’action du milieu naturel lui-même.
« Quand j’observe ces tissus, j’ai l’impression de regarder un dessin réalisé par les éléments », explique Jota Mombaça.
L’installation est accompagnée d’une composition sonore élaborée à partir d’enregistrements sous-marins. Les basses fréquences produisent une vibration physique dans l’espace, activant la perception du visiteur.
« Le son agit directement sur le corps. Même lorsqu’on ne l’entend pas consciemment, il modifie notre manière de ressentir l’espace », ajoute l’artiste.
À travers ces expositions, Méduse esquisse une cartographie sensible de l’eau. Qu’elle prenne la forme de glace, de rivière ou de littoral, elle devient tour à tour surface d’inscription, seuil ou espace de transformation. Réunies dans ce bâtiment où ateliers et salles d’exposition se côtoient, ces démarches composent l’un des parcours singuliers de Manif d’art : d’une salle à l’autre, l’eau apparaît comme une matière commune reliant des pratiques artistiques pourtant très différentes.
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