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Collection Collection : l'art du collectionnement

Portrait d’une collectionneuse assise dans un intérieur contemporain entouré d’œuvres abstraites, de mobilier design et d’objets décoratifs sélectionnés.
Alexandra Briand-Soucy, propriétaire des lieux, prend place au cœur d’un environnement construit au fil des découvertes et des affinités. Autour d’elle, des pièces de mobilier de Ligne Roset et de Sabine Marcelis dialoguent avec une œuvre de Manuel Mathieu, composant un paysage où collection et quotidien se rejoignent.

Art

Galerie

Texte
Dave Richard

Photos
Christophe Roberge

Avec Collection Collection, un espace où l’on expose des collections privées, Alexandra Briand-Soucy invite à regarder l’art du point de vue de celles et ceux qui choisissent de vivre avec lui et renverse ainsi la perspective habituelle de la galerie. Entre consultation et commissariat, son projet explore les transformations successives d’une œuvre : son inscription dans le résidentiel, puis son retour dans l’espace public.

« Quand une œuvre quitte l’atelier, elle passe par différentes étapes : une exposition, parfois une foire, puis elle est acquise. À partir de ce moment-là, l’artiste ne la revoit souvent plus. Elle entre dans la vie de quelqu’un d’autre, dans son quotidien, accrochée à un mur, intégrée à un espace. Elle continue d’exister, mais autrement », explique Briand-Soucy.

Depuis 2020, la consultante accompagne des personnes qui souhaitent acquérir des œuvres sans toujours maîtriser les codes du milieu. Son rôle est concret : visiter les espaces, comprendre l’environnement, proposer des artistes, organiser des rencontres en galerie ou en atelier.

Dans cet espace, les vases de Verre d’Onge, une œuvre de Wanda Koop, un sofa Minotti et des tables basses métalliques de Roche Bobois créent une composition où chaque pièce semble prolonger la présence des autres plutôt que chercher à dominer l’ensemble.

« Collectionner, ce n’est pas accumuler. Une collection se construit dans le temps. Chaque œuvre est liée à une rencontre, à un moment précis, à une discussion avec un artiste ou un galeriste. On ne choisit pas seulement une peinture ou une sculpture parce qu’elle nous plaît : on choisit de vivre avec elle, de la voir tous les jours, d’accepter qu’elle fasse partie de notre environnement et de notre mémoire », insiste Briand-Soucy, soulignant une dimension souvent négligée : collectionner, ce n’est pas posséder davantage, c’est affiner son regard et apprendre à habiter avec les œuvres.

Autour d’une table de Béton Johnstone, des objets et des œuvres s’organisent comme une collection en mouvement. Un luminaire Silo de Lambert & Fils, des suspensions de Herman Miller et une œuvre de Manuel Mathieu participent à cette mise en relation des formes et des matières.
Entre lumière et sculpture, ce luminaire de d’Armes illustre la manière dont certains objets dépassent leur fonction première pour devenir des présences à part entière dans une collection.
Accumuler n’est pas toujours l’objectif : certaines collections avancent plutôt par résonances, contrastes et associations intuitives.

Après plusieurs années d’accompagnement personnalisé, Alexandra Briand-Soucy a ressenti le besoin d’aller plus loin. Le travail de consultation lui permettait de guider des collectionneurs individuellement; ouvrir un lieu d’exposition lui offrait la possibilité de rendre ce processus visible. Avec Collection Collection, elle ne se contente plus de conseiller : elle crée un espace où le collectionnement peut être observé, discuté, compris. 

Les œuvres qui y sont présentées ne sont pas à vendre. Il ne s’agit pas de représenter des artistes, mais de rendre visible un parcours. Sorties du contexte domestique, les pièces changent d’échelle et de dialogue. L’accrochage, l’éclairage, la proximité d’autres œuvres modifient leur lecture. Certaines, peu visibles dans une maison, prennent soudain une place centrale; d’autres se révèlent dans un nouveau voisinage.

Ce déplacement révèle une réalité rarement évoquée : une collection évolue avec le temps. Les œuvres acquises à un moment précis peuvent, des années plus tard, dialoguer autrement — ou entrer en décalage avec les sensibilités actuelles de leur propriétaire. L’exposition devient alors un espace de relecture, presque un portrait en mouvement. Le collectionnement apparaît ainsi comme un réseau de relations : entre les œuvres, entre les époques d’un parcours, entre les choix successifs qui le façonnent. Présenter une collection publiquement, c’est en rendre visibles les inflexions — ce qui demeure, ce qui se déplace — avec la délicatesse qu’exige un milieu aux équilibres sensibles.

L’espace réunit mobilier, objets et œuvres dans une cartographie personnelle où les regards circulent d’une pièce à l’autre. Une œuvre de Nicolas Grenier et, au bout du couloir, une autre de Shary Boyle prolongent ce parcours construit par associations successives.
Les objets réunis sur ces tables basses dialoguent également avec une œuvre de Clara Jorisch, rappelant que collectionner repose souvent sur des rapprochements sensibles entre formes, matières et récits.
Une collection prend forme par couches successives, au fil des découvertes et des affinités qui émergent avec le temps.

Chez Collection Collection, la conversation prime sur la démonstration, et la découverte s’impose sans effet de performance. Ce qui intéresse avant tout Alexandra Briand-Soucy tient à la transmission.

« On entend souvent que collectionner, ce n’est pas pour soi, que c’est réservé à ceux qui savent déjà, qui maîtrisent les codes. Pourtant, plus on en parle, plus on réalise que c’est d’abord un geste de curiosité. Il ne s’agit pas d’avoir un regard savant, mais d’apprendre à porter attention — à ce qui nous touche, à ce qui nous accompagne au quotidien, à ce que l’on choisit de garder près de soi. »

Rendre publique une collection privée ne relève pas de l’exposition d’une possession, mais de la mise en partage d’un parcours. En donnant à voir ces ensembles, Alexandra Briand-Soucy rend perceptible la lente construction d’un regard — fait de rencontres, d’affinités et de déplacements successifs — et contribue à rendre le collectionnement plus lisible, moins intimidant.

Parfois, une seule pièce suffit à attirer le regard et à donner une direction nouvelle à l’ensemble d’une collection.

Cet article fait partie du numéro 14