Ce(pendant), de Patrick Bérubé au Musée d’art de Joliette : ce qui demeure sous nos pas

Art
Exposition
Texte
Jean-Michel Quirion
Photos
Paul Litherland
Avant même de voir les œuvres, l’exposition Ce(pendant) transforme notre manière d’entrer au musée. Nos chaussures doivent être retirées. Le geste est banal ; le protocole, lui, n’a rien d’anecdotique. Il modifie immédiatement notre perception de l’espace et nous incite à ralentir. Nos pieds rencontrent un tapis rose qui recouvre l’intégralité du sol de la salle. Nous poursuivons notre déambulation pieds nus, éprouvant la douceur d’une surface qui évoque autant une moquette domestique clinquante des années 1980 qu’une herbe synthétique couleur de friandise. Ce paysage textile artificiel donne le ton. Chez l’artiste Patrick Bérubé, les matières conditionnent notre manière de vivre l’exposition. Marchons-nous dans un environnement ou dans sa simulation ? Avec la complicité de la commissaire Marianne Cloutier, Bérubé entretient cette hésitation.
Présentée au Musée d’art de Joliette (MAJ), Ce(pendant) constitue le deuxième chapitre d’une trilogie entamée en 2024 avec Autre/Fois, au Centre d’art de Kamouraska. Si ce premier tome s’intéressait aux traditions, aux savoir-faire et aux héritages culturels, le nouveau volet interroge notre capacité à ralentir et à (re)trouver un rapport plus harmonieux au temps. Selon la commissaire, l’artiste convie ici les publics à un repos contemplatif : « éprouver la durée, regarder avec sérénité, entrer en résonance avec les objets et les gens ». Cette décélération collective trouvera son aboutissement dans Ainsi de suite, troisième chapitre annoncé cet automne à Plein sud, à Longueuil.
Plus qu’une succession d’expositions, le triptyque se construit comme un palimpseste processuel : chaque volet conserve des traces du précédent et les transforme. Les réflexions, les gestes et les formes se déposent par strates, de sorte que le sens ne cesse de se recomposer d’une présentation à l’autre. Ce qui persiste importe alors autant que ce qui se renouvelle.
Depuis près de vingt ans, Patrick Bérubé développe une pratique où les matériaux racontent autant que les formes. L’artiste privilégie des techniques exigeant patience et précision : moulage, fonte, embossage, façonnage, tissage au fil de soie, culture du mycélium, fabrication de teintures naturelles, divers procédés d’impression, mais aussi assemblage et détournement d’objets dans une logique héritée du ready-made. Cette diversité de procédés ne relève pas d’une démonstration de virtuosité : elle rend perceptible le temps de la fabrication. Les assemblages sculpturaux improbables semblent tenir en équilibre grâce à des ajustements minutieux. Leur tension concourt à ralentir le regard. En entretenant une forme d’indécision entre l’œuvre et son support, entre le naturel et l’artificiel, Patrick Bérubé échafaude un environnement où l’attention est retenue.
À plusieurs reprises, il devient difficile de distinguer ce qui relève de l’organique de ce qui est issu du manufacturé ou de la production de masse. Les matières industrielles imitent des phénomènes biologiques ou géologiques, tandis que les éléments naturels semblent avoir été faits main. Le marbre, par exemple, est simulé dans une matière composite où vient s’imbriquer un cube de verre ; le mycélium prolifère sur cette assemblage. Le fac-similé acquiert parfois une présence presque vivante.
Au centre de l’espace s’élève une immense plateforme. Davantage qu’un socle monumental, elle agit comme une architecture à contourner. Inspirée des infrastructures temporaires de fouilles archéologiques, cette construction en contreplaqué est percée d’ouvertures carrées laissant entrevoir un sous-sol constitué de terre, de conduits de cuivre et de reliques partiellement enfouies, tels des bols de terre cuite appartenant à une civilisation révolue. Certains éléments affleurent à la surface ; d’autres semblent attendre d’être découverts. Le regard balance constamment entre ce qui s’offre à nous et ce qui demeure enseveli.
Cette oscillation organise aussi la circulation des corps. Malgré sa hauteur, la plateforme n’assigne pas aux publics une position dominante : elle les oblige à ralentir, à s’incliner et à observer sous leurs pieds autant qu’à hauteur des yeux. La déambulation devient une manière de penser. Dès l’entrée, rappelons-le, l’indication de retirer nos chaussures nous engage à marcher pieds nus et à laisser la trace provisoire de notre passage. Les automatismes de la visite muséale deviennent soudain perceptibles.
Les socles cessent d’être des supports pour devenir eux-mêmes des sculptures. Inversement, certaines œuvres prennent l’allure de piédestaux. Patrick Bérubé brouille ainsi une hiérarchie fondamentale de l’exposition : qu’est-ce qui soutient quoi ? Où commence l’œuvre ? Où s’arrête son support ? Ce renversement déstabilise les conventions muséales qui règlent la visibilité et l’élévation des objets. La plateforme hausse cette ambiguïté : à la fois dispositif, sculpture et terrain d’excavation truqué, elle montre autant qu’elle dissimule.
Pourtant, cette nature reconstituée demeure entièrement fabriquée. Elle accueille les corps tout en exposant l’artificialité du milieu traversé. Sans condamnation, Bérubé souligne les médiations techniques et culturelles qui façonnent notre rapport au vivant.
Les œuvres murales prolongent cette réflexion avec davantage de retenue. Les jacquards, les impressions embossées et les compositions picturales réalisées à partir de mycélium fonctionnent comme des relevés, des cartographies ou des partitions. Dans ces dernières, la matière organique se déploie à l’intérieur d’une trame quadrillée, formant un réseau de lignes et de ramifications. Leur matérialité contraste avec la plateforme et les œuvres-socle. À l’observation presque télescopique qu’impose l’installation répond ici un regard microscopique, attentif aux textures des fibres et aux infimes variations de surface. Les œuvres alternent constamment entre ces deux régimes de perception.
Dans un contexte où l’attention est continuellement fragmentée, Patrick Bérubé propose au MAJ une exposition qui conteste la précipitation. Ses œuvres demandent du temps. Sans nostalgie ni discours moralisateur, l’artiste rappelle que certaines formes de connaissance proviennent moins de l’accumulation que de la contemplation patiente. Chapitre charnière entre Autre/Fois et Ainsi de suite, Ce(pendant) affirme une pratique qui fait du ralentissement une expérience vécue pas à pas. Reste alors à regarder ce que, d’ordinaire, nous foulons sans le voir.
Ce(pendant), de Patrick Bérubé
Du 20 juin au 7 septembre 2026
Commissariat
Marianne Cloutier
Musée d’art de Joliette
(145, rue du Père-Wilfrid-Corbeil, Joliette, Qc, J6E 4T4)
www.museejoliette.org, www.patrickberube.co
Sur Instagram @museejoliette, @patrick.berube, @mariannecloutierdespres