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La Shed Architecture : un goût sincère pour le vivre-ensemble

Intérieur de la Maison King-Edward par La Shed Architecture avec escalier rouge central et cuisine colorée.
Le salon et la cuisine de la Maison King-Edward sont reliés par une percée centrale — une composition où la couleur, le mobilier et la circulation orchestrent un quotidien fluide.

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Architecture résidentielle

Texte
Lorène Copinet

Photos
Maxime Brouillet

Depuis quinze ans, la Shed Architecture transforme le paysage résidentiel montréalais et québécois. Ce qui frappe dans chacun de ses projets, c’est cette capacité toujours renouvelée à créer des atmosphères habitées, à la fois lumineuses et profondément humaines – des lieux où l’on a aussitôt envie de poser ses bagages. Chaque maison conçue par la firme porte la passion intacte et la conviction profonde de son équipe que l’architecture est faite pour accueillir, recevoir et rassembler.

La Maison Garnier se déploie autour d’une bibliothèque courbe intégrée, transformant l’espace domestique en un paysage habité où livres, objets et mouvements composent la vie du lieu.
Au cœur de la Maison Coursol, la cuisine avec îlot devient le centre actif du quotidien, où les gestes ordinaires prennent toute leur importance.
La cour arrière avec table extérieure du Projet de Brébeuf prolonge la maison et fait du repas un moment partagé à ciel ouvert.
Aux Rochers, le séjour s’ouvre sur le littoral, créant un espace de repos où l’horizon impose son rythme et redéfinit les usages.

La convivialité est une notion subjective, mais certaines qualités architecturales nourrissent l’impression d’être bien quelque part. Pour la Shed, cet art tient à un équilibre délicat : concevoir une architecture qui soutient sans jamais s’imposer.

Dans la Maison Garnier, la double hauteur s’anime au fil des usages, offrant un volume généreux où jeux, déplacements et rencontres structurent la vie familiale.

« Au fil des années, notre travail s’est affiné. Au début, l’architecture occupait beaucoup d’espace et laissait moins de liberté à l’occupant pour se l’approprier. La présence du design intégré limitait aussi celle du mobilier. Aujourd’hui, on assume pleinement que l’espace sera habité. Le geste architectural demeure, mais il est moins rigide : il structure toujours, tout en laissant place à la vie », partage Sébastien Parent, architecte et fondateur associé.

À l’Appartement Mentana, la cuisine se prolonge vers un espace de travail en second plan, permettant aux fonctions de cohabiter sans cloisonner les usages.
Le salon de l’Appartement Mentana s’organise autour d’une cloison coulissante translucide, modulant l’espace entre ouverture et intimité.
À l’Appartement Mentana, la cloison fermée filtre la lumière et les présences, instaurant une gradation subtile entre exposition et retrait.

Connue pour son sens aigu de l’esthétisme, la firme continue d’aligner les choses, mais joue désormais avec d’autres mécanismes. « Pour créer des espaces conviviaux, tout est une question d’équilibre dans les proportions. Beaucoup de gens rêvent de grandes maisons avec des plafonds très hauts, mais cela produit souvent l’effet inverse : ces espaces perdent en chaleur et en intimité. Il faut éviter le surdimensionnement et plutôt jouer avec la contraction et la dilatation, faire respirer la maison par des variations de volumes », explique Yannick Laurin, architecte et fondateur associé.

Une architecture accueillante passe aussi par la flexibilité des lieux. Plutôt que de multiplier les pièces rarement utilisées, les architectes privilégient des espaces polyvalents : une chambre d’amis peut devenir bureau ou gym selon les besoins. Les rangements intégrés et les cloisons modulables optimisent la lumière, favorisent le mouvement et conservent une échelle humaine – celle d’une maison vraiment habitée.

À la Maison King-Edward, le regard traverse la cuisine jusqu’au séjour dans une composition ouverte où brique, bois et pierre orchestrent une continuité calme et habitée.
Dans la Maison King-Edward, l’îlot de cuisine, massif et ancré, dialogue avec un escalier ajouré dont la teinte rosée introduit une vibration inattendue dans une palette chaleureuse.
À la Maison King-Edward, la cuisine se déploie comme un mur habité, où la brique devient à la fois surface, texture et structure, accompagnant les gestes du quotidien.
L’escalier de la Maison King-Edward filtre la lumière autant qu’il structure l’espace, projetant des motifs changeants au fil des heures.
Dès l’entrée de la Maison King-Edward, la matérialité s’adoucit : bois, textile et verre diffus composent un seuil feutré entre extérieur et intimité.

Synonyme de convivialité, la couleur occupe désormais une place plus importante dans les projets de la firme. « Nous travaillons sur les contrastes depuis longtemps, mais, aujourd’hui, on met plus de couleurs, plus de textures. On ose davantage mélanger les essences de bois, les teintes, les matières. Même les rideaux, autrefois très sobres, varient maintenant selon l’ambiance qu’on veut créer », témoigne Sébastien Parent.

Le séjour de la Maison King-Edward s’ouvre largement sur le jardin, prolongeant l’espace intérieur vers une terrasse ombragée où la lumière se fragmente sous la pergola.

« Récemment, un client nous a demandé une maison pleine de couleurs : aubergine, vert, jaune, orange, crème et framboise. Au départ, on se disait que ce serait un défi d’harmoniser tout ça, mais on a réussi à marier les teintes à travers un comptoir en granit vert, des murs à la chaux orangés et un escalier aubergine. Les couleurs sont riches, mais jamais criardes. Et parce qu’elles reflètent la personnalité du client, elles deviennent durables », confie Yannick Laurin.

Dans la Maison King-Edward, la chambre privilégie le retrait, avec un cadrage précis sur le paysage, des textiles apaisés et une lumière diffuse.
La salle de bain de la Maison King-Edward adopte des teintes profondes et une lumière tamisée, créant une atmosphère enveloppante et silencieuse.

Dans d’autres projets, comme la Maison de l’Île, la chaleur naît plutôt des matériaux : le bois et la brique se répondent pour créer un intérieur accueillant. Parfois, il suffit de camaïeux subtils d’un blanc plus chaud pour rendre une pièce vivante et confortable. Et pour que la maison reste en accord avec la vie de ses habitants, certains éléments – escalier, mur, structures métalliques – sont pensés pour pouvoir être repeints facilement, au gré des envies et des usages.

À la Maison de l’Île, la fenêtre cadre le paysage comme une présence constante, entre intérieur feutré et horizon ouvert.
Au cœur de la Maison de l’Île, la cheminée rassemble, composant avec la brique, la pierre et la lumière un espace dense et apaisé.
Dans la Maison Jeanne-Mance, cuisine et salle à manger s’articulent autour d’un jardin intérieur qui apporte profondeur, lumière et respiration au plan.
À la Maison Rushbrooke, les ombres projetées deviennent matière, animant les surfaces et accompagnant les usages quotidiens.
Le séjour de la Maison Rushbrooke s’ouvre largement sur le jardin, où la vie familiale se déploie en continuité avec l’intérieur.
Depuis l’extérieur, la Maison Rushbrooke révèle une extension légère et transparente, ancrée dans le rythme du jardin.
À la Maison Rushbrooke, le seuil s’efface, les grandes ouvertures prolongeant les espaces de vie vers une terrasse habitée.

Le travail de la lumière est bien sûr au cœur de l’architecture. « C’est un réflexe de vouloir mettre le plus de fenêtres possible, car tout le monde aime la lumière naturelle. Mais vitrer entièrement une façade sur une ruelle n’est pas toujours souhaitable. On peut amener la lumière au cœur de la maison autrement, par exemple en créant une cour intérieure ou un jardin central, comme on l’a fait dans les maisons Rushbrooke et Jeanne-Mance. Cela redéfinit les volumes et favorise la convivialité, en connectant les pièces tout en préservant l’intimité », explique Sébastien Parent.

La Maison Jeanne-Mance se prolonge en profondeur par un jardin en gradins, mêlant pierre, végétation et usages dans une composition intime.
Le salon de la Maison Saint-Charles s’inscrit dans une atmosphère domestique vivante, où la lumière naturelle dialogue avec les plantes et les matières brutes.
À la Maison Coursol, des ouvertures franches et des assises basses instaurent une relation directe au jardin, entre repos, jeu et circulation fluide.

Pour la Shed, la convivialité est indissociable de l’intimité, surtout en milieu urbain. Mais cela vaut aussi pour les chalets, souvent conçus pour accueillir de grands groupes. Une maison habitée par le sens de l’hospitalité offre autant des lieux de rassemblement que des espaces de ressourcement. La firme a pu enrichir cette approche au fil des ans, en expérimentant la vie collective lors de voyages annuels avec son équipe : une manière concrète d’observer ce qui fonctionne et ce qui peut être amélioré. « On fait les cuisines différemment lorsqu’on est en mode chalet », racontent-ils. Tout est ouvert, rien n’est à chercher; les matériaux, plus bruts et résistants, rendent les lieux plus conviviaux et invitent à vivre pleinement la maison.

Dans la Maison du Mont-Saint-Castin, la grande baie agit comme un cadrage habité, intégrant le paysage au rythme du quotidien.
Au Chalet du Marin, la hauteur sous plafond et la matière minérale ancrent l’espace tandis que la forêt s’invite en arrière-plan, comme une extension silencieuse.
La cuisine du Chalet du Marin s’ouvre largement sur le paysage enneigé, inscrivant les gestes domestiques dans une relation directe au dehors.
Au Chalet du Marin, structure apparente et enveloppe vitrée composent un espace stratifié où circulent lumière, regards et usages.
Le salon de la Maison du Jésuite s’organise autour de la cheminée, dans une composition symétrique entre matière brute et confort domestique.
Aux Rochers, la vie déborde à l’extérieur, la maison se prolongeant dans le paysage entre repas partagés et gestes spontanés.


Si les lieux de rassemblement traditionnels se concentrent le plus souvent autour du foyer ou dans l’espace cuisine, à l’image de la Maison des Jésuites, la firme en explore aussi des plus inattendus. Dans Les Tissages, la maison duplex réinventée accueille un couple et la sœur de l’un d’eux, réunis dans un espace commun à l’étage, conçu comme une salle de jeu et de partage. Aux Rochers, la terrasse devient le cœur social, tandis qu’à Courville, c’est la bibliothèque familiale qui joue ce rôle central. À travers ces exemples, la Shed démontre comment l’architecture peut créer des lieux de rencontre à la mesure de ceux qui les habitent.

Aux Tissages, la terrasse s’inscrit dans la continuité de la façade, comme une pièce extérieure filtrée entre intimité et ouverture sur la ville.
Aux Tissages, la vue en plan révèle une succession de strates végétales et bâties, orchestrant un gradient du public vers l’intime.

Contrairement à l’architecture publique, les projets résidentiels sont rarement accessibles; la photographie devient alors le principal moyen de les découvrir. La Shed a très tôt compris l’importance de cette représentation et collabore, depuis ses débuts, avec le photographe d’architecture Maxime Brouillet pour transmettre l’esprit de ses maisons.

« Notre objectif est de faire ressentir cette hospitalité à travers nos projets : que chaque maison devienne un lieu réellement habité », partage Anthony Bergoin, chargé de projet chez la Shed.

Aux Traverses, la cuisine devient espace central, lieu de convergence où se croisent usages, générations et temporalités.

Maxime Brouillet capture la vie qui circule à l’intérieur des lieux, en incluant parfois des personnes dans ses images – une approche qui apporte chaleur et convivialité à des clichés qui, autrement, pourraient sembler froids ou impersonnels. « Au début, certains trouvaient que montrer des objets ou des personnes ne relevait pas de la photo d’architecture. Aujourd’hui, c’est devenu plus naturel, notamment avec l’évolution des réseaux sociaux et des images lifestyle », ajoute Sébastien Parent. Ces photographies donnent à sentir immédiatement la présence humaine, la lumière, et l’accueil propre à chaque maison.

Dans la Maison Coursol, l’épaisseur de la structure existante accueille une pièce resserrée où la vie s’organise autour des circulations et des gestes du quotidien.
À la Maison Coursol, une circulation active relie les espaces et accompagne la vie familiale.

La convivialité des projets de la Shed tient aussi à sa vision globale de l’habitat. Ici, il n’y a aucune frontière entre ceux qui conçoivent l’architecture et ceux qui signent le design d’intérieur : chaque architecte intervient à toutes les étapes, du plan d’ensemble aux détails du mobilier. Cette approche intégrée engendre des maisons cohérentes et harmonieuses, où chaque élément contribue à la qualité et à l’expérience de la vie quotidienne. « On aime faire du résidentiel. Et même quand on fait du commercial, nos clients veulent retrouver cette échelle humaine, cet esprit intime et chaleureux que l’on cultive dans le résidentiel », explique l’équipe.

À la Maison des Érables, une continuité intérieur-extérieur favorise les moments partagés.
À la Maison de Brébeuf, l’espace de travail est pensé comme un lieu de rassemblement.

La force de la Shed ne réside pas seulement dans la polyvalence de ses architectes, mais aussi dans la cohésion d’une équipe soudée, pratiquement inchangée depuis les débuts. Tous ses membres partagent une culture commune et un goût sincère pour le vivre-ensemble – une convivialité qui se reflète autant dans leurs bureaux que dans leurs projets, et qui, de maison en maison, devient leur véritable signature.

À la Maison de l’Île, les ouvertures s’effacent au profit du paysage, transformant le séjour en seuil où intérieur et territoire se confondent dans un même temps suspendu.

Cet article fait partie du numéro 13

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